NOte D’INTENTION

ITINÉRAIRE
un jour le monde changera

« En 1994, mon père quittait la Roumanie pour aller travailler en Allemagne en vue d’une vie meilleure pour lui et sa famille. Peu de temps après, suite à un choc traumatique, il est revenu au foyer familial avec un autre regard sur le monde, oubliant son rêve d’Occident et ses projections sur la liberté européenne. Ce moment a été déclencheur d’une nouvelle construction identitaire pour lui ainsi que pour les membres de ma famille.

Je vis aujourd’hui entre la France et la Roumanie et je me construis sur les gravas du passé, ceux de ma famille et ceux de mon pays mais avec la conviction qu’une possibilité de créer des ponts entre ces deux cultures est encore possible, au-delà des préjugés, des limites et des jugements de valeurs. ITINÉRAIRES – un jour le monde changera est pour moi un projet comme une réponse nécessaire à tous ces questionnements sur le monde d’aujourd’hui.

Au vu des grands mouvements de manifestations qui ont eu lieu ces deux dernières années en Roumanie contre la corruption et qui représentent la plus ample contestation populaire depuis la chute du communisme, j’ai envie de donner voix à cette jeunesse en lutte pour ses droits et sa place dans un monde plus juste.

Mon travail de metteur en scène m’a conduit ces dernières années à travailler en Roumanie, en France et en Allemagne, au cœur de trois cultures différentes, dirigeant des actrices et des acteurs dans trois langues différentes. J’aimerais aujourd’hui réunir ces univers et ces langues sur un même plateau dans le but de faire naître un langage commun, celui d’une diversité au sein de laquelle les langues se confronteront, se comprendront et se répondront.

Pour cela, je vais réunir des acteurs de ces trois nationalités, roumaine, française et allemande, pour créer un théâtre européen, qui aura pour ambition de délivrer une image sensible de ces altérités qui nous construisent.

Je souhaite que ce spectacle soit un spectacle sur l’amour, sur l’impossibilité de l’amour et sur les décisions qui nous engagent. Je souhaite créer un spectacle qui raconte des histoires de voyages. Des gens qui partent de leur pays natal, d’autres qui reviennent, des rencontres, des séparations, des allers-retours dans des territoires et à des frontières. Construit à la manière du film Babel réalisé par Alejandro González Iñárritu en 2006, ITINÉRAIRES – un jour le monde changera croisera les histoires autour d’un sujet universel : l’amour. De cette thématique, d’autres émergeront et seront traitées : le besoin d’appartenance et d’affection, la dépendance, la trahison, la famille.

La dimension politique du spectacle se doit d’être puissante. Ce projet est un acte de résistance face à des préjugés et des discriminations latentes entre les peuples d’Europe et représente pour moi un geste artistique fondamental autant qu’un manifeste nécessaire : la promotion de la diversité dans l’art.

En jouant avec les codes théâtraux et les conventions, j’aimerais créer un théâtre de l’empathie qui soit en mesure de provoquer la catharsis chez le spectateur. À travers ces histoires, verbales et non-verbales, au carrefour de trois langues, nous parlerons de l’Europe d’aujourd’hui, en décortiquant les schémas relationnels entre certains de ses peuples, en fonction du cadre et du contexte dans lesquels les situations auront lieu. Intéressé par le dialogue entre le texte et le mouvement, nourri par l’expérience de spectacles que j’ai mis en scène concentrés sur un travail non-verbal (tel que Hotel, prod. Cie 28-Bucarest, 2014) et en voulant tisser des liens entre les différents plans offerts par le plateau et l’écho entre les mots dits et les non-dits, je souhaiterais créer un spectacle qui mélange monologues, dialogues et scènes sans parole, pour sortir du travail dominant de la langue et essayer de trouver quels sont les troubles qui apparaissent quand on n’a plus les mots mais aussi comment les mots peuvent cacher tant de sous-entendus, tant de mensonges, tant d’incompréhensions, tant de jugements. La dramaturgie de ces deux outils, entre le corps et la parole, permettra une lecture sensible des filtres de représentation et des abîmes du langage.

L’espace scénique sera l’endroit anonyme qui archivera les traces de toutes ces histoires, d’aujourd’hui, d’hier ou de demain comme une chambre d’hôtel, témoin de tant de rencontres, de corps, de vies, d’itinéraires.

Je veux continuer à développer mon travail de recherche sur la direction d’acteur, en vue d’une plus grande mobilité de l’interprète à travers ses différents rôles, en brisant les représentions du genre et de la dramaturgie naturaliste au théâtre, à l’intersection entre le réalisme psychologique et le travail sur le corps sensoriel. La notion de « personnage » s’estompera en faveur d’un code de jeu authentique, réaliste, concret. Je m’appuierai pour cela sur une direction d’acteur contenue, sans exagération ou apitoiement.

La musique, l’univers sonore du spectacle devront construire leur propre autonomie dans le but de devenir une langue supplémentaire de ce spectacle.

De la même façon, le surtitrage sera une partie intégrante du décor et deviendra la légende des histoires, comme des mots qui restent gravés sur des murs, des mots traduisibles ou non, des mots communs, des mots qui manquent.

Le concept scénographique a toujours été dans mes créations un point d’ancrage très important dans la construction de la dramaturgie du spectacle et représente le filtre de lecture de mes mises en scène. L’espace donne la règle du jeu du spectacle (Don’t cry baby, prod. Cie 28-Bucarest, 2012 ; Retox, prod. Cie 28-Bucarest, 2013), suggère l’univers mental des personnages (Ogres, prod. Cie des Ogres, 2017), donne le cadre concret d’une unité spatiale (Féminin, prod. Théâtre national de Piatra-Neamt, 2018 ; Hotel ; Le 20 Novembre, prod. Théâtre national de Sibiu, 2016 ; Le Bouc, prod. Théâtre national de Stuttgart, 2017) ou est la composition d’une image qui s’écrit pendant le spectacle comme une toile blanche qui se remplit de couleurs, de nuances et de gestes (Familles, prod. Théâtre national de Sibiu, 2016 ; Digital Natives, prod. Comédie de Valence-CDN, 2018 ; Elle est un bon garçon, prod. Festival Temps d’Images de Cluj, 2014, Vu du pont, prod. Théâtre national de Sibiu, 2016 ; Alice, prod. Théâtre Gong de Sibiu, 2015). Pour Itinéraires nous avons choisi avec la scénographe Velica Panduru de créer un espace qui permettra de traverser les époques et les territoires. Ainsi, je souhaite travailler au plateau sur une plate-forme tournante qui dévoilera des histoires derrière des murs, comme une suite de chambres, un immeuble avec des facettes sans fin, indiquant la temporalité et la spatialité réalistes par des éléments de décor emblématiques qui signifieront l’époque, la saison, la classe sociale, les relations proches ou lointaines entre les personnages (tableau, radio, costumes, décoration de Noël, etc.) Ces histoires et ces espaces intérieurs réalistes seront interrompus par des scènes de projection mentale, des courts-circuits qui envahiront cette boite pivotante d’éléments extérieurs (une forêt en hiver) ou surréaliste, comme un pont entre rêve et réalité (il commence à pleuvoir à l’intérieur d’une chambre).

Yann Verburgh mènera un travail d’écriture au plateau en dialogue avec les acteurs et la mise en scène. À la manière du travail mené ensemble autour de Digital natives (Ed. Les Solitaires Intempestifs Jeunesse), spectacle jeune public produit par la Comédie de Valence-CDN, nous voulons créer un spectacle qui engage toute l’équipe dans le travail de création en tant qu’artistes créateurs et les investir d’une responsabilité collective dans la conception du projet. Nous avons ainsi choisi les acteurs avant même que le texte ou le fil rouge soit dessiné. Nous avons voulu rassembler autour de ce projet des jeunes gens qui s’interrogent sur le monde d’aujourd’hui, des acteurs avec des énergies, des cultures, des origines différentes, des acteurs en mesure de s’impliquer et de s’engager dans les préoccupations du projet artistique de la Cie des Ogres, des acteurs passionnants au plateau et qui maîtrisent plusieurs langues. »

Eugen Jebeleanu